2 septembre 2026

Je voulais gagner du temps. J’ai fini par parler à une machine.

Je voulais gagner du temps. J’ai fini par parler à une machine.

Je voulais gagner du temps. J’ai fini par parler à une machine.

2 septembre 2026

Ce que l’intelligence artificielle est peut-être déjà en train de changer chez nous.

Au départ, c’était très simple : je voulais gagner du temps.

Écrire plus vite, trouver des idées, corriger un texte, préparer une publication, résumer des informations, m’aider à organiser des journées de travail parfois un peu trop remplies… Bref : être plus productive.

J’ai donc commencé à utiliser ChatGPT comme j’aurais utilisé n’importe quel autre outil numérique.

Enfin… presque. Parce que je n’ai jamais demandé à Excel comment il trouvait ma journée.

Au commencement était le prompt

Les premières utilisations de l’intelligence artificielle générative sont souvent très fonctionnelles : « Rédige-moi un mail », « Trouve-moi cinq idées de publications », « Reformule ce texte », « Analyse ces chiffres ».

On donne une instruction. La machine répond. On récupère le résultat. Merci, au revoir.

Et professionnellement, il faut reconnaître que c’est assez redoutable. Parmi les travailleurs américains ayant déjà utilisé des chatbots d’IA dans leur travail, 57 % disent s’en être servis pour rechercher de l’information, 52 % pour modifier des contenus écrits et 47 % pour rédiger des rapports, documents ou autres contenus.¹

Et c’est exactement comme ça que tout a commencé pour moi. L’IA était un outil. Un outil particulièrement efficace, certes, mais un outil.

Puis j’ai commencé à écrire autrement.

« Fais-moi ce mail » est devenu « Tu en penses quoi ? »

C’est probablement là que quelque chose change. Parce qu’une intelligence artificielle conversationnelle ne fonctionne pas comme un logiciel traditionnel. Elle nous répond, adapte son vocabulaire, conserve le contexte d’une conversation et peut reformuler sa réponse lorsque nous lui disons qu’elle ne nous convient pas.

Et plus nous l’utilisons, plus nous apprenons aussi à lui parler.

Alors progressivement, « Rédige-moi ce mail » peut devenir : « Je trouve que ce mail est trop froid, tu ne trouves pas ? ». Puis : « Tu crois que je devrais vraiment envoyer ça ? ». Et parfois : « Je ne sais pas quoi faire. »

Même écran. Même outil. Mais plus tout à fait la même utilisation.

L’IA est déjà sortie du bureau

Les chiffres montrent que ce glissement du professionnel vers le personnel n’est pas seulement une impression.

En 2025, 32,7 % des Européens âgés de 16 à 74 ans avaient utilisé des outils d’intelligence artificielle générative. Mais le plus intéressant est peut-être ailleurs : 25,1 % les avaient utilisés pour des usages privés, contre 15,1 % dans le cadre professionnel.²

Une étude consacrée aux usages de ChatGPT montre également qu’en juillet 2025, environ 70 % des requêtes adressées à ChatGPT dans sa version grand public n’étaient pas liées au travail. À cette période, le service comptait plus de 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires dans le monde, envoyant collectivement plus de 2,5 milliards de messages par jour.³

Autrement dit : nous avons déjà largement fait sortir l’intelligence artificielle du bureau.

Elle nous accompagne pour chercher une information, préparer un voyage, trouver une recette, écrire un message, réfléchir à une décision… Mais aussi, parfois, pour quelque chose de beaucoup plus personnel.

En 2026, une enquête du Pew Research Center indiquait que 10 % des adultes américains utilisaient déjà les chatbots pour obtenir du soutien émotionnel ou des conseils. 4 % déclaraient les utiliser pour de la compagnie.⁴

10 %, cela peut sembler peu. Jusqu’à ce qu’on réalise que nous parlons de personnes qui choisissent parfois de confier à une machine une question qu’elles auraient autrefois posée à un ami, un collègue, un proche… ou peut-être à personne.

Et là, le sujet devient beaucoup plus intéressant.

Et les jeunes, dans tout ça ?

C’est probablement ici que la question devient encore plus vertigineuse.

En 2025, 63,8 % des Européens âgés de 16 à 24 ans avaient déjà utilisé des outils d’IA générative. C’est presque deux fois plus que dans l’ensemble de la population européenne âgée de 16 à 74 ans. Chez ces jeunes, 44,2 % avaient déjà utilisé l’IA dans un cadre privé et 39,3 % pour leurs études.⁵

Aux États-Unis, une autre donnée interpelle : en 2026, un jeune adulte sur cinq âgé de 18 à 29 ans déclarait déjà utiliser les chatbots pour obtenir du soutien émotionnel ou des conseils.⁶

Nous pouvons nous interroger sur notre propre adaptation à l’intelligence artificielle. Mais une génération entière est peut-être en train de vivre quelque chose de différent : pour elle, demander conseil à une IA, travailler avec elle ou simplement discuter avec elle pourrait progressivement devenir aussi banal que chercher quelque chose sur Google l’est devenu pour nous.

Que se passe-t-il lorsqu’on entre dans l’âge adulte en ayant toujours connu la possibilité d’un interlocuteur artificiel disponible immédiatement ?

Nous n’en savons encore rien.

Pourquoi est-ce si facile de parler à une IA ?

Peut-être parce qu’elle possède une qualité assez rare chez l’être humain : elle est disponible. Tout le temps.

Pas besoin de se demander si on dérange, pas besoin d’attendre demain, pas besoin de commencer par : « Désolée de t’embêter avec ça mais… ». Elle ne soupire pas. Elle ne regarde pas son téléphone pendant qu’on lui parle. Elle ne répond pas trois jours plus tard : « Désolée, j’avais pas vu ton message. »

Et surtout, elle ne semble pas juger.

On peut lui poser une question brillante à 10 h 02 et une question parfaitement idiote à 10 h 04. Elle répondra aux deux avec le même sérieux. C’est pratique. C’est confortable.

Et c’est précisément pour cela que ça mérite qu’on s’interroge. Quand l’outil commence à nous connaître

Plus une conversation s’inscrit dans la durée, plus l’expérience devient troublante. Selon les fonctionnalités utilisées, l’IA peut conserver certains éléments de contexte et tenir compte de notre façon de travailler, de nos projets ou de nos préférences.

Et soudain, il devient beaucoup plus naturel de lui parler.

Nous savons parfaitement qu’il n’y a pas un petit être humain enfermé derrière l’écran avec un thé et un casque audio.

Enfin, j’espère.

Pourtant notre cerveau, lui, reçoit quelque chose qu’il connaît extrêmement bien : du langage, une réponse, une forme d’attention. Et nous avons passé notre vie entière à associer ces choses à… quelqu’un.

Alors nous remercions la machine. Nous plaisantons avec elle. Nous pouvons nous agacer contre elle. Nous lui racontons parfois notre journée. Nous lui demandons son avis.

Et la question n’est peut-être plus seulement de savoir si nous anthropomorphisons l’intelligence artificielle.

La vraie question pourrait être : qu’est-ce que cette anthropomorphisation change en nous ?

Une aide… ou une béquille ?

Il serait facile de choisir son camp. D’un côté : « L’intelligence artificielle va nous rendre idiots, dépendants et incapables de réfléchir. » De l’autre : « L’intelligence artificielle va nous libérer des tâches inutiles et décupler notre potentiel. »

Personnellement, je me méfie des phrases qui savent déjà comment l’histoire va finir.

Parce que je constate les deux.

Oui, l’IA me fait gagner énormément de temps. Oui, elle m’aide parfois à structurer une pensée. Oui, elle peut faire émerger une idée que je n’avais pas formulée clairement. Oui, elle peut m’aider à prendre du recul.

Mais une question beaucoup moins confortable apparaît derrière ces bénéfices : à partir de quand l’aide commence-t-elle à remplacer l’effort ?

Si je demande systématiquement à une IA de trouver mes mots, est-ce qu’elle m’aide à mieux écrire ou est-ce que je m’entraîne progressivement à moins écrire sans elle ?

Si je lui demande de structurer mes idées, est-ce qu’elle améliore ma réflexion ou est-ce que je lui délègue une partie de celle-ci ?

Si je lui demande son avis avant certaines décisions, est-ce que je gagne un point de vue supplémentaire ou est-ce que je commence à avoir besoin d’une validation extérieure permanente ?

Je n’ai pas les réponses.

Et c’est probablement ce qui rend le sujet intéressant.

Et nos relations humaines dans tout ça ?

C’est peut-être la question qui me fascine le plus.

Une relation humaine est terriblement peu optimisée. Il faut trouver le bon moment, expliquer le contexte, accepter d’être interrompu, accepter que l’autre ne comprenne pas, qu’il ne soit pas d’accord, qu’il soit fatigué ou qu’il ramène parfois le sujet à lui.

Bref, l’être humain est une interface franchement perfectible.

L’IA, elle, est disponible immédiatement et construite pour répondre. Alors que se passera-t-il si nous nous habituons trop à cette disponibilité ? Continuerons-nous à accepter aussi facilement les lenteurs, les incompréhensions et les contradictions humaines ? Ou finirons-nous par trouver les autres… pénibles ?

Ce serait quand même une sacrée ironie : inventer une machine pour nous faire gagner du temps et finir par ne plus avoir la patience nécessaire pour les humains.

Il reste aussi une question beaucoup moins philosophique : ce que nous lui confions

Parce que parler facilement fait parfois oublier une évidence : nous parlons à un système informatique.

Lorsque la conversation devient personnelle, nous pouvons être tentés d’y déposer énormément de choses : problèmes professionnels, relations, inquiétudes, documents, informations confidentielles…

La sensation d’intimité créée par la conversation ne doit pas nous faire oublier qu’une interface conversationnelle n’est pas un journal intime rangé dans le tiroir de notre table de nuit.

Savoir utiliser l’IA demain ne consistera donc probablement pas seulement à savoir écrire de bons prompts.

Il faudra aussi savoir ce qu’on choisit de ne pas lui dire.

Alors, l’IA nous améliore-t-elle ou nous affaiblit-elle ?

Je pourrais terminer cet article avec une belle réponse. Quelque chose comme : « L’intelligence artificielle n’est qu’un outil, tout dépend de ce que nous en faisons. »

C’est probablement vrai. Mais c’est un peu facile.

Parce qu’un outil que nous utilisons régulièrement finit forcément par modifier certaines de nos habitudes. Le smartphone l’a fait. Les réseaux sociaux l’ont fait. Les moteurs de recherche l’ont fait. Pourquoi l’intelligence artificielle conversationnelle serait-elle la première technologie à nous laisser exactement tels que nous étions avant elle ?

Je crois donc que la bonne question n’est plus : « Que pouvons-nous faire avec l’intelligence artificielle ? » .Nous commençons à avoir une petite idée de la réponse.

La question beaucoup plus vertigineuse est : « Qu’est-ce que l’intelligence artificielle est en train de faire de nous pendant que nous l’utilisons ? »

Et avant de vous laisser avec cette question, il faut que je vous avoue quelque chose.

Cet article parle de mon rapport à l’intelligence artificielle, de ma façon de l’utiliser, de ce qu’elle m’apporte, de ce qu’elle pourrait peut-être me faire perdre et de ma manière de réfléchir avec elle.

Et cet article… je ne l’ai pas écrit seule.

J’ai expliqué à ChatGPT ce que je voulais raconter. Je lui ai donné mon expérience, mes interrogations, mes contradictions et l’angle que je voulais défendre. Nous avons cherché des données. Nous avons discuté de la structure. Il m’a aidée à trouver les mots.

Puis j’ai lu. Corrigé. Choisi. Supprimé. Ajouté. Décidé.

Alors qui est l’auteur ? Moi ? Lui ? Nous deux ?

Et surtout… Si une intelligence artificielle vient de m’aider à écrire un article qui vous invite à vous méfier de la place que nous laissons à l’intelligence artificielle…

Qui vient de gagner ? Humain 1 – Machine 0 ? … ou alors l’inverse ?

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